« Remontez les vitres, fermez les portières à clé, attachez vos ceintures » : trois consignes données par notre chauffeur dès notre montée dans son véhicule.

Le ton est donné. À Port-au-Prince, l’insécurité règne de jour comme de nuit. Notre chauffeur est aussi policier ; il connaît bien la ville. Son 9 mm ne le quitte pas : sur les genoux ou en main quand il nous accompagne. Il nous racontera plus tard qu’il a abattu un cambrioleur de quatre balles dans le couloir de sa maison…

Les commerces sont gardés par des hommes armés de fusils à pompe et, au grand supermarché, des mitrailleuses sont perchées sur le toit. Dans les banques, il faudra franchir plusieurs sas verrouillés par des hommes armés.

La première nuit, nous la passerons, Jean-Jacques et moi, dans une chambre exiguë qui ne nous permettra pas d’ouvrir nos valises. Cent dollars la nuit qui, après négociation, passeront à cinquante. Nous trouverons demain un hôtel à Port-au-Prince.

Cette mission est placée sous le signe de la magie : dans les camps de déplacés et dans les prisons pour femmes et enfants. Céline Degen, responsable du CICR, a négocié les laissez-passer et préparé nos tournées. Nous aurons également des spectacles organisés par Laure du CERMICOL et des visites des camps de déplacés.

Dix jours bien remplis, avec, pour clôturer, l’arrivée de Cécile Blaive, que nous accompagnerons à Jacmel, une ville au sud-ouest, à cinq heures de voiture.

La population est dense. Des petits commerces de légumes, de fruits, en tout genre : chacun a besoin de se reconstruire après le séisme. Les routes sont défoncées ; le véhicule maître est le 4 × 4, souvent rutilant. Il fonce au son d’un klaxon agressif. Gare à vous !

Des motos-taxis vous embarquent à bas prix ; elles sillonnent les rues en tous sens. Les maisons sont détruites, remplacées sur les collines par des camps de tentes et des baraques en tôle ondulée. Chacun y va de sa débrouillardise.

Le premier camp

C’est le jour du premier camp. Après trente minutes d’une route épouvantable, nous arrivons devant une baraque en tôle ondulée. Les petits sont là, sagement assis à même le sol.

Ici, la magie est prise très au sérieux ; elle fait souvent peur : magie noire… Des histoires de morts-vivants, d’hommes transformés en bœufs ou d’un homme qui résiste aux balles, tout cela vous est raconté avec beaucoup de sérieux. Donc, on parlera d’illusion magique.

Avant de commencer, nous installons notre canard chanteur qui danse en se tortillant : il provoque des rires immédiats. Ouf ! On va pouvoir commencer.

Nous sommes attendris par les regards de ces enfants si sages, si défavorisés, qui ont tout perdu. De grands yeux captent nos effets. Nous les regardons, attendris et heureux de leur donner ce petit moment de joie.

La prison pour adolescents

La prison pour adolescents sera différente, car, face à nous, se trouvent de jeunes gens au visage parfois dur. Le directeur nous reçoit avec joie ; il adhère à l’idée de développer notre action, voire de faire participer des volontaires avec des gardiens.

Un spectacle de magie pour tous est présenté devant les autorités. La plupart d’entre eux se portent volontaires. Un tableau des effectifs montre que, sur 128 adolescents, 125 sont des prévenus. Le jugement viendra après plusieurs années d’internement : lenteur administrative, perte des dossiers…

La prison pour femmes à Pétion-Ville

Nous y pénétrerons après négociation au guichet, malgré les laissez-passer, après avoir franchi une, puis deux lourdes portes métalliques, manipulées par un gardien solidement armé.

Des cris proches nous interpellent : des femmes prévenues manifestent leur joie. Nous sommes attendus. C’est la première fois que des magiciens interviennent.

C’est dans une cour triangulaire, aux hauts murs gris, que nous interviendrons. Il fera vite chaud ; cinquante femmes seulement sur les cent cinquante participeront. À l’appel de leur matricule, elles arrivent et se plantent devant notre stand coloré.

Un maton est adossé à un mur : il paraît absent et, à l’évidence, ne souhaite pas participer.

Une vieille femme attire mon attention. Elle a revêtu une large robe colorée. Je lui propose de participer à un tour ; elle accepte et se présente, le sourire aux lèvres. Quelques minutes plus tard, un chapeau coloré posé sur sa tête fera rire toutes les femmes.

Une paire de lunettes roses terminera la démonstration. Je n’ai pu m’empêcher de la prendre dans mes bras et de faire quelques pas de danse au milieu des rires et des cris de ces femmes. Un moment intense de partage.

La directrice me donne son adresse ; je lui écrirai.

Nous trouverons un hôtel en plein centre, ce qui nous permettra de faire de la magie improvisée dans les rues. C’est un public curieux, le plus souvent surpris, mais toujours joyeux.

Nous récupérons Cécile à l’aéroport et partons pour Jacmel, où nous ferons plusieurs spectacles de magie dans des camps. Émotions, joie, rires !