Je pars ! Je ne pars pas ! Une question que je vais me poser pendant plusieurs semaines.
Cette indécision me vient d’une promesse faite en 2012 aux prisonniers de la prison d’Ambousitra, à Madagascar : « Je vous apporterai deux postes de télévision en 2013. »
Le coût élevé à Tananarive, les problèmes de taxes à la douane en achetant ici… Je n’ai pas de solution en vue.
Et puis, trois jours avant le départ de Jean-Marc Aubert, le cardiologue de la Chaîne de l’Espoir, je me décide à partir : « On verra bien ! » Il ne reste plus que trois places dans l’avion. Ouf ! C’est validé sur l’ordinateur.
Je bourre mes deux valises de 23 kg de jouets de la société Axe de Mougins, de gadgets, de 400 savonnettes de la société Fragonard, de matériel de cuisine, de chaussures et de vêtements.
Ravi de faire ce voyage de retrouvailles avec mon ami Jean-Marc, dit « le Cardioleur » !
Après onze heures de vol, nous arrivons très tard à Tana. Hôtel, nuit de quatre heures seulement : nous devons arriver tôt à la station des bus en commun, un moyen de transport plus économique que la voiture individuelle — moitié moins cher.
Jean-Marc réserve trois places afin d’améliorer un peu notre confort. Merci, JM, de m’avoir laissé ta place de devant, à côté du chauffeur : la place du mort !
Deux heures après, le bus est enfin bondé de passagers très colorés et nous partons !
Après trois heures de route, notre chauffeur s’arrête. Il a le regard rivé sur le témoin de la pression d’eau du radiateur, qu’il frappe nerveusement de son index : « Surchauffe ! »
Une puissante vapeur s’échappe sous son siège. À l’aide d’un couteau, il découpe une protection et, surprise, pas de signe de fuite… Mystère.
Le temps passe. Il remet de l’eau et on repart, pour s’arrêter à nouveau. Nous avons parcouru cinq kilomètres ; il nous reste la moitié du chemin à faire.
Après une dizaine d’arrêts, énervé, il enlève le bouchon du circuit d’eau. Une puissante vapeur envahit aussitôt la camionnette. Tous les occupants s’échappent et courent en tous sens en poussant des cris d’affolement ; certains ne s’arrêteront que très loin dans les champs. De gros zébus regardent, étonnés, ces intrus gesticulants envahir leur territoire.
Le soir tombe. Nous nous inquiétons, car nous devons retrouver l’équipe médicale à la prison et il n’est pas prudent de circuler la nuit, en raison de la présence possible de « coupeurs de route ».
Un contact est pris par téléphone auprès de Bruno : il vient à notre rencontre. Ouf !
Quelque temps après, nous arrivons à proximité de la prison. Bruno, notre nouveau chauffeur, me conseille de descendre afin de surprendre l’équipe. La camionnette passe devant moi ; je bondis devant le véhicule. Cris de joie : Bernard, Cécile, Valérie et Patricia me reconnaissent. Embrassades !
Nous arrosons nos retrouvailles, le soir même, d’une bonne bouteille de bordeaux.
L’équipe est déjà bien rodée après une semaine de travail en commun : les généralistes Cécile et Bernard, associés à Patricia, l’infirmière de Brey-sur-Roya ; Valérie, Françoise et Bernard, trois dentistes chevronnés, associés à des assistants très efficaces.
Il le faut, car les journées sont longues et fatigantes, et les patients très nombreux.
La remise de ballons, de savonnettes et de jouets fera souvent oublier le stress des blouses blanches. Toujours avec le sourire, accompagné d’un petit mot gentil, voire d’une bise, ils repartent, ces petits si fragiles, avec souvent plusieurs dents en moins.
Jean-Marc travaille seul le plus souvent. Il a besoin de silence pour écouter le bruit des cœurs et dépister chez les enfants une éventuelle malformation.
J’accompagne l’équipe médicale dans les différents dispensaires et, de temps à autre, je délaisse les consultations et ma distribution de ballons pour animer une classe ou un groupe d’adultes.
La magie est un réel moyen de communication qui permet très vite de franchir les barrières de la langue : la disparition d’une balle dans les mains de l’autre entraîne surprise et rire. Il veut connaître votre secret ; il est votre ami.
Il me restait ma promesse : les postes de télévision.
Avec Patricia, disponible ce jour-là, nous trouvons dans une boutique d’Ambousitra plusieurs modèles dont le prix correspond à mes économies. J’achète deux téléviseurs avec leurs lecteurs DVD.
Une pluie diluvienne nous surprend. Les rues se transforment en marécages, puis en torrents ! Deux gardiens nous accompagnent pour choisir les DVD. Il est impossible de s’aventurer au-dehors ; nous sommes abrités sous une tôle ondulée. Et là, devant nos yeux ébahis, un vendeur ambulant passe avec une carriole remplie de DVD.
Le choix sera difficile malgré l’abondance : pas de films sur la guerre ; Stallone est proscrit, trop fort ! Pas de films d’amour, pas de sexe ! Il nous reste les dessins animés et les films sur la nature.
La distribution se fera le lendemain avec Patricia. Elle réveille en moi mes premières sensations humanitaires : tout l’émerveille, la touche, la bouleverse.
Un moment très fort sera la distribution à la prison. Ils sont tous là, debout, et, dès notre apparition dans la cour, 380 hommes crient : « Fargagane ! Magicien ! Magicien ! »
Un petit spectacle de magie, toujours émouvant, car ils reprennent les cris qui terminent mes tours. Une distribution de stylos et de savonnettes s’organise : un par un, ils viennent en silence se servir.
Un garçon attire mon regard. Il me paraît si jeune : il a douze ans et demi. Rien n’est prévu pour lui, pas de centre, me dira le responsable.
Patricia intervient auprès des autorités qui travaillent avec le juge pour enfants. Une lettre est faite et le petit Patrick devrait sortir pour retrouver son oncle avant son jugement, prévu dans plusieurs mois.
Puis, pour nous remercier, les 380 hommes se figent face à nous et entonnent un chant triste qui résonne encore en moi. L’émotion est à son comble.
Un deuxième spectacle est donné à la prison pour les 25 femmes isolées dans une cour, suivi de la remise du téléviseur et de son lecteur DVD. Elles nous sourient et participent avec joie aux tours de magie. Trois enfants en bas âge sont près d’elles !
Nous distribuerons des vêtements, des jouets, des savonnettes, des gadgets et des bises.
À notre sortie, nous croisons trois hommes et une femme qui semblent surpris de nous trouver là. Après discussion, nous apprendrons que nous avons devant nous un magistrat et le directeur des prisons de l’île en personne !
Nous profitons de cette aubaine pour parler de Patrick et expliquer les raisons de notre présence, le tout agrémenté de quelques tours de magie. Les coordonnées de l’enfant sont remises et les e-mails échangés, avec l’espoir d’un dénouement proche pour le petit Patrick.
Un autre moment fort fut la rencontre de TOTO Lidia sur le marché d’un petit village, au cours de sa tournée électorale. Quelques minutes plus tard, je suis avec elle, un micro à la main ; quelques tours de magie termineront le spectacle.
Je suis toujours émerveillé par la gentillesse de cette population si pauvre et jamais demandeuse.
Je remercie ceux qui m’ont spontanément aidé à financer l’achat des postes de télévision. J’ai retrouvé dans cette mission des participants motivés, sympathiques et courageux.
Bravo !

